En 2004 en Ukraine, alors que les fraudes lors de l’élection présidentielle croissaient chaque jour, nous sommes partis (quatre militants de l’association RéSo) à Kiev pour voir, comprendre et soutenir. L’objet de ce billet n’est pas d’évoquer les multiples débats que posaient notre soutien à la « Révolution Orange » (quoique cette question est passionnante et toujours d’actualité), mais de relater une anecdote qu’il me faut mettre en lien avec quelques événements récents.
En Ukraine nous avons été accueillis par de jeunes militants d’une association fraîchement créée et appelée « Ukraine Propre ». Consternation. Pour les Européens de l’Ouest que nous étions, le concept de « propreté » en politique nous semblait être l’apanage de mouvements de l’extrême droite contemporaine (« Mains propres et tête haute » du Front National) sans parler des slogans des groupes fascistes dans la première moitié du XXème siècle. Après quelques recherches et de nombreuses discussions avec ces militants, nous nous sommes rendus compte que la lutte contre la corruption, la haine des élites et la détermination à faire un « ménage » politique et institutionnel dans un pays récemment sorti du joug soviétique et administré par un régime autoritaire, ne pouvaient s’entendre de la même façon dans un Etat démocratique. Il s’est avéré que les militants de « Ukraine Propre » se définissaient eux-mêmes comme des sociaux-démocrates (au sens où nous l’entendons nous), fascinés par le modèle proposé par l’Union Européenne (moins par ses réalisations) et enthousiasmés quarante ans après par Mai 68. Petit choc politico-culturel.
J’avais presque oublié ce souvenir. Il m’est revenu ces derniers temps alors que je ne supportais plus d’entendre le mot « liberté » associés à des partis ou mouvements d’extrême droite.
Rien de précis en tête mais des bribes de phrases entendues à la radio ou lues dans la presse. Je cherche. Je trouve. Le parti « Liberté » en Ukraine est un parti nationaliste, « La ligue du Peuple et de la Liberté » d’Umberto Bossi, « l’apéro saucisson pinard » au nom de la liberté de Riposte Laïque, le Parti autrichien de la liberté de feu Jörd Haider, la Une du site Internet du Front National ces jours-ci « Pour protéger vos libertés, signez la pétition contre le Traité ACTA ». Point de hasard. Pour tous ces mouvements la liberté c’est se libérer des autres et rester « entre soi ». Une formidable torsion, non pas sémantique mais politique du mot liberté. Et face à cela notre passivité est grande. Nous sommes appelés à mener un combat politique voire culturel : la liberté est consubstantielle à la démocratie ; les orientations des organisations pré-citées ne s’inscrivent pas dans un exercice démocratique du pouvoir.
Je tire de ces deux éléments deux enseignements.
D’une part, en 2004 j’estimais qu’il y avait torsion de concepts politiques lorsque des militants sociaux-démocrates pro-européens s’attachaient à vanter les mérites de la propreté en politique. Erreur. Il ne s’agissait pas de torsion, mais d’inversion. La destination finale de leur combat rejoignait en partie la nôtre. Loin de moi l’idée de considérer que rien ne se juge eu égard à la diversité des situations originelles, bien au contraire. Mais il ne peut y avoir torsion que lorsque l’on compare des situations analogues ; or les situations politiques de la France, de l’Autriche et de l’Italie sont peu ou prou les mêmes, relativement à ce qu’était l’Ukraine en 2004 (j’évacue la question de la situation actuelle).
D’autre part, depuis ce que l’on appelle « la chute des grandes idéologies » , divers concepts ou valeurs se baladent sur un échiquier politique entre la droite, la gauche et les extrêmes, la question de leur appropriation et de leur ancrage dans un camp est devenu un combat en soi. Depuis 10 ans la Gauche a essentiellement perdu ces combats.
La présidentielle est en général la plus grande occasion pour des partis politiques de se livrer au jeu de l’appropriation et de la torsion. La Gauche doit le mener non pas tant en contestant à Marine Le Pen de se positionner comme la défenseuse de la laïcité, à Nicolas Sarkozy d’être l’adversaire de la finance, à François Bayrou d’être le roi de l’éthique, mais en ré-ancrant ces trois champs dans la Gauche, ni par simple principe, ni par devoir historique, mais par une exigence politique et des revendications sociales qui nous obligent.



