Depuis la chute du mur de Berlin jusqu’au Printemps arabe en passant par les révolutions de velours dans l’espace post-soviétique, les processus de démocratisation sont analysés comme des phénomènes indépendants les uns des autres, non dans le temps, mais par leur nature, leur finalité et leur débouché. Mais divers enseignements peuvent être tirés sur la notion de démocratie et son exercice. Je tenterai en quelques épisodes de livrer quelques uns de ces enseignements.
Les grandes vagues de démocratisation dans le monde posent de nombreuses questions et notamment relatives à la position à adopter par les autres Etats. Ce fut le cas lors de l’effondrement du bloc soviétique à la fin années 1980 et au début des années 1990, plus récemment lors des révolutions dites de velours dans l’espace post-soviétique ou depuis la fin du mois de décembre 2010 dans un grand nombre de pays arabes (Tunisie, Egypte, Syrie, Yémen, Libye) même si ces dernières contestations populaires n’ont pas abouti (encore) aux mêmes processus.
Quelle a été ou quelle doit être la position des pays voisins, des Etats démocratiques, des organisations internationales ? Cette question trouve des réponses variables et concerne d’abord les chancelleries. L’indépendance des Etats libérés du joug soviétique a été marquée par la paralysie des Etats européens et des Etats-Unis jusqu’à ce que la guerre des Balkans éclate et que l’intervention occidentale soit celle qu’on connaît.
Les révolutions des années 2000 dans l’espace post-soviétique ont été l’occasion de l’émergence d’une lecture conspirative de ces événements selon laquelle les Etats-Unis, par l’entremise de ces ONG, avaient fomenté ces contestations populaires.
Quant au « Printemps arabe » de l’an passé, les réactions ont été bien diverses : intervention militaire en Libye, silence et passivité face à la répression du pouvoir en Syrie, condamnation puis bienveillance face aux révolutions tunisienne et égyptienne.
En vingt ans, la disparité des prises de position occidentales sont telles qu’il est aisé de constater que de tels bouleversements ni n’encouragent les Etats et les organisations internationales à adopter une politique étrangère (même européenne) harmonieuse ou tout du moins cohérente, ni n’ont été anticipés (en tout cas dans leur analyse), ni n’offrent aux responsables politiques l’occasion de donner une nouvelle lecture du monde.
Dans le cadre d’un travail de recherche sur la révolution ukrainienne de 2004, après avoir « observé » le troisième tour de l’élection présidentielle (qui vit la victoire de Viktor Iouchtcheko candidat considéré pro-occidental) et après avoir rencontré un grand nombre d’acteurs de cette révolution, une évidence m’est apparue : la démocratie ne se décrète pas. Cela peut paraître d’une naïveté incroyable, mais cette évidence permet de conduire à deux analyses.
La première est une divergence d’approche sur l’enclenchement et la conclusion d’une transition démocratique. L’une consiste à considérer que la démocratie commence par l’éviction du chef de l’Etat et que de là découle un processus de démocratisation, l’émergence d’une société civile, la formation de nouvelles élites, la transformation des administrations et au final du corps social (cette approche serait plutôt américaine, c’est en tout cas ce que peut laisser penser le mode d’action des nombreuses ONG américaines qui œuvrent dans ce domaine) ; l’autre approche considère au contraire que l’élection démocratique est l’aboutissement d’un travail de longue haleine qui doit d’abord être celui de la transformation sociale. Une élection démocratique (et donc le changement à la tête de l’Etat) n’est là que le résultat d’un processus et non son déclenchement (cette approche serait plutôt européenne, c’est ce que laisserait penser le mode d’action des ONG qui s’investissent dans les processus de démocratisation). Il y aurait donc dans le « soft-power », un « soft-low-power » !
La deuxième analyse est celle qui considère que la démocratie n’est pas tant un concept qu’une méthode. La démocratie demande l’observance d’un certain nombre de pratiques. Ainsi et pour tirer les enseignements de Pierre Bourdieu dans le champ des relations internationales, la démocratie requiert « habitus » et « sens pratique ».
En effet, à chaque champ, correspond un habitus, c’est-à-dire un système de dispositions incorporées qui fait que l’on a plus ou moins intégré les règles implicites du champ et que l’on en joue plus ou moins le jeu.
Ainsi, des citoyens confrontés dans leur existence à des règles dictées par un pouvoir central fort et autoritaire n’ont pas les outils nécessaires à adopter les pratiques d’une structure nouvelle, autrement dit d’un champ social nouveau. Il s’agit donc avec l’avènement d’une jeune démocratie de doter ses administrés des pratiques qui y sont afférentes afin qu’elles deviennent « habitus ». De là peuvent naître un certains nombres de coopérations, dont la nature et l’objet sont bien éloignées d’une « exportation de la démocratie ».



